Poèmes primés 2018 : 1er prix

Qui suis-je ?

Sonnet

Mon nom à lui tout seul remplit un hémistiche,
Ma rime est masculine et mes mots chatouilleurs,
Je déteste les vers boiteux ou bégayeurs,
On me dit corruptible, aimant la rime riche.

Des beaux yeux d’un sonnet certain jour je m’entiche,
Et le suivant je valse aux bras des rimailleurs,
Qui d’un enjambement m’emportent vers l’ailleurs,
Où je me laisse prendre au jeu de l’acrostiche.

J’use de la litote avec un bel entrain,
Et de la métaphore au profond d’un quatrain,
J’aime que sur la page exulte le phonème !

Ah ! je pratique aussi l’art de l’élision..
Vous voulez un indice ? « Amante du poème »
Alors..? Je suis..? Je suis..? «Ver..si..fi..ca..tion » !

Marie-Alberte Chanay

Mes mots ont la bougeotte

Maillet

Voyez comme ce soir mes mots ont la bougeotte !
Folâtres à souhait, ils frôlent les vallons,
Butinent en passant le verbe ou la litote,
Puis s’envolent au loin tels de légers ballons.

Hier bien à l’abri derrière une quenotte,
Voyez comme ce soir mes mots ont la bougeotte !
Imitant à l’envi le vol d’un cormoran,
Ils se laissent porter par l’âme du joran. *

Pressés de s’égayer en joyeuse cohorte,
Ils osent un plongeon au cœur de l’encrier,
Voyez comme ce soir mes mots ont la bougeotte !
Et sur ma page blanche entendez-les crier !

Ils viennent déloger au fin fond de ma glotte,
La pure quintessence, à l’instar d’orpailleurs,
Je leur offre en becquée une rime d’ailleurs,
Voyez comme ce soir mes mots ont la bougeotte !

* Le joran : ensemble des vents du nord-ouest

Marie-Alberte Chanay

La muse survivante

Ballade

Souviens-toi ! La chanson de geste
Faisait les jours médiévaux,
On combattait avec la peste,
Roland mourait à Roncevaux. *
Rutebeuf taclait les dévots, *
Dans les tripots où l’on s’enivre,
Villon se faisait des rivaux, *
Pour eux, je me dois de survivre !

Le calame de Ronsard, preste,
Frôlait Cassandre ou Isabeau, *
Corneille n’était pas en reste,
Pour sa marquise au corps si beau. *
Lamartine aimait le pavot, *
Quand viendra la saison du givre,
On en couvrira son tombeau, *
Pour eux, je me dois de survivre !

D’une démarche encore leste,
Hugo franchissait les coteaux,
Un bouquet de houx sous sa veste, *
De Nerval portait des chapeaux. *
L’absinthe allumant des flambeaux,
Rimbaud barrait une barque ivre, *
Verlaine gardait des chevaux *
Pour eux, je me dois de survivre !

ENVOI
Un jour, délaissant leurs cerceaux,
Des enfants en ouvrant un livre,
Découvriront l’or de leurs mots,
Pour eux, je me dois de survivre !

* Références à la vie ou aux poèmes des auteurs cités

Marie-Alberte Chanay

Pauvre monsieur Littré !

En ce temps là le style était au marinisme,*
Le répugnant cafard* était religieux
A Venise on faisait du charme au védutisme,*
Et le pouvoir des mots était prodigieux !

La planète*disait quelque bonne aventure
A ce pauvre manant devenu bien grossier,
Parfois on se guédait* d’une horrible biture,
Ou l’on s’esbaudissait* devant un beau fessier.

La science inventait le frêle stasimètre*,
On morguait* le destin et gourmandait* la mort
Puis on blézimardait*comme on émonde un hêtre,
Septentrion* était un ancêtre du Nord.

Les discours étaient fats ou bien billevesées*
On riait à l’envi de ces fesse-Mathieu*,
Ou de pauvres gandins* aux moustaches frisées,
Et souvent le dimanche on excipait* un dieu.

Mais à l’heure maudite où se meurt l’orthographe,
N’est-il pas incongru de voir un « illettré »
Rimer avec le nom de ce lexicographe,
Philosophe érudit, je veux nommer : Littré !

* Mots tombés en désuétude ou ayant changé de sens, en près de cent cinquante ans.

Marie-Alberte Chanay

Posted on 10 décembre 2018 in Poème primé