Poèmes primés 2018 : 3ème prix

Cavatine

De chaque aube sans toi naît une mort nouvelle.
Sur l’estran, le flot mire aux nacres du buccin
Ton sillage affouillant le miroir du bassin
Où je crus t’amarrer, fougueuse caravelle.

En ces heures au vent que jeunesse échevelle,
Je me voulais Mozart quand, sur l’ove d’un sein,
Mes arpèges fugitifs te faisaient clavecin,
Tant j’aimais ce soupir où l’âme se révèle.

Je n’ai rien oublié des multiples accords
Que mes doigts, allegro, pianotaient sur ton corps,
Actant la reddition de l’esclave mutine.

Sous mes mains se morfond l’ivoire d’un clavier
Chaque soir orphelin de notre cavatine,
Mais je n’attendrai plus tes pas sur le gravier.

Guy Vieilfault

Lied de la vieille fille

A tant donner de temps au temps
Elle a laissé couler les heures.
Belle elle fut dit-on pourtant
Aux jours d’avant mais ne demeure
En sa mémoire qui se meurt
Que des ombres sans cœur battant.

S’appelait-il Jean, Pierre ou Gilles,
Régis ou peut-être Martin,
Prince chenu, jeune nubile,
Amant timide ou libertin
Celui qu’un beau jour le destin
Mena aux portes de sa ville ?

Fallait, soeur Anne inassouvie
Dolente au sommet de sa tour
Et que les ans ont desservie,
Pour forlancer le troubadour
Lâcher les chiens au laisser-courre
En abaissant le pont-levis,

Et ne point détourner la tête
Lorsque l’amour vint à passer.
Si, en ce jour, d’aucunes font fête
Alors qu’en vain vous rêvassez,
C’est qu’aux vêpres du temps passé
Vous fûtes trop sage nonette.

A tant donner de temps au temps,
Du bel été à Chandeleur,
Elle a bouqueté ses printemps
Près de l’horloge scandant ses leurres
Et, nostalgique chantepleure,
A jamais tari ses vingt ans.

Guy Vieilfault

« Paris qui n’est Paris qu’arrachant ses pavés » Aragon

Paris-passion

Paris grondant, belle colère,
Ses soirs d’été quand nous passions
(Souvenez-vous, oh mes passions !)
Paris d’avant, ma folle enchère,
Comme ta voix forte m’est chère
De la Bastille à la Nation !

Furent-elles, ces barricades
Embocageant à tout jamais
Nos souvenirs de mois de mai,
L’ultime créneau où gambadent
Notre bel âge aux retirades
Et cette fille que j’aimais ?

« Sous les pavés, on voit la plage ! »
Hurlaient les murs refleurissant
De roses rouges, roses-sang.
Dans la cité, mon beau village,
L’aube naissait à son corsage
Et nous aimions tous les passants.

Comme à la tonne qu’on débonde
Fébrile, à grands coups de maillet,
Pour le quatorze de juillet,
En longues coulées vagabondes
Nous nous enivrions du monde
Et ses yeux d’or pâle riaient.

Paris naissant, douce Lutèce,
D’un creux de Seine au lent courant,
Paris hâbleur s’exaspérant
Du drapeau noir de nos jeunesses,
Je me languis – et le confesse –
De nos hiers irrévérents.

Guy Vieilfault

Posted on 10 décembre 2018 in Poème primé