Poèmes primés 2019 : Prix de poésie libre

Soir et matin

Soie pourprée, linceul
du jour qui meurt.
Le soir étend son aile de cendre
dans un ciel griffé d’étourneaux,
leur cri rauque à la remorque
du crépuscule.

La lune jaune troue la nuit
de son œil rond de cyclope,
la multitude muette des ténèbres
monte à l’assaut des dernières lueurs
suspendues au feuillage
des grands arbres.

Demain après l’aube
se lèvera le grand midi
gorgé de quartz et d’or
et dans l’herbe froissée
un grand fatras d’insectes
glorifiera l’été.

Régine Bernot

Petite musique du matin

Repus de nuit, les yeux encore embrumés de rêves,
nous nous attablons devant le thé qui doucement infuse.
Un bruit à la fenêtre et nous tournons la tête
vers le chat qui frappe au carreau.
Ses yeux d’or, deux abeilles ardentes, se posent sur nous.
Enfouis dans la paix molle du matin, nous l’ignorons.
Le thé brûlant versé dans nos tasses,
nous écoutons la radio d’une oreille distraite
et les nouvelles ricochent sur l’eau calme de nos abandons.
Mais le chat insiste d’une patte impérieuse contre le carreau,
il veut sa part de chaleur et de caresses.
Nous échangeons beurre et confiture
et nos mains se frôlent comme deux tourterelles.
Nous beurrons nos tartines avec application,
faisant tinter des mots de rien,
juste pour entendre nos voix.
Nos corps retrouvent peu à peu le tempo du jour qui enfle,
adagio puis allegro
tandis que la patte du chat bat prestissimo,
avec la régularité d’un métronome ;
Tu as fini par te lever pour lui ouvrir le battant
Tu dis : Lui aussi a droit à sa part de tendresse.
Le chat s’est précipité vers son bol de croquettes
sans un regard pour nous
et nous avons ri de tant d’indifférence.

Régine Bernot

Crépuscule

Nous nous asseyons en bordure du jardin
dans les dernières lueurs du jour qui nous quitte.
C’est l’heure où tout s’apaise
entre chien et loup.
La terre mouillée par l’arrosage
exhale des odeurs primitives.
Les jacasseries des insectes ont cessé,
les bruits glissent dans la nuit réglisse.
Dans le ciel corbeau qu’harponne la cime des cyprès,
la lune ronde et molle comme une femelle gravide
a des éclats de porcelaine.
Nous rebroussons sans fin le chemin de nos souvenirs
et nos mots chuchotés virevoltent autour de la lampe
qui fait danser nos ombres,
par saccades comme dans un film muet.
Nous nous effleurons du bout des paupières
dans des tendresses de faon
tandis que la nuit lâche ses louves.

Régine Bernot

Rendez-vous au petit matin

Battement bleu des ailes
dans le matin clair,
une façade que maquille un reflet de soleil,
des remugles de cave dans les flaques d’ombre
d’une nuit qui s’attarde
et s’encagnarde dans les coins.

Le cri d’un volet qu’on ouvre,
une lampe allumée derrière le rideau,
les ombres mouvantes, pans coupés d’une vie.
Un pas neuf sur le trottoir de la boulangerie
et le carillon de la porte, son souffle tiède
avec l’odeur du pain tout juste sorti du four.

La rumeur crescendo à chaque carrefour
et, au gré des rues, tes pas hardis
qui te mènent sous les albizzias de la place
où tu as rendez-vous avec elle
et où tu conjugues l’attente
avec le passé simple de ton cœur.

Viendra-t-elle, jaillissant du couvert ?
Tu la vois déjà
qui s’avance vers toi,
vêtue d’insouciance bleue,
son pied dansant sur l’asphalte,
et son corps palpitant de lumière.

Régine Bernot

Posted on 11 décembre 2019 in Poème primé